Le fameux cliché du "voleur qui court plus vite que le gendarme" n'est pas qu'une conclusion hâtive de journaliste à sensation. Faute de contrôles positifs ou de procédures menées à leur terme, dix ans sont généralement nécessaires pour démasquer les tricheurs du sport. Parfois moins. Dans les remous incessants du Tour de France 1998 - car la scission entre l'avant et l'après 1998 est aussi nette en cyclisme qu'entre l'avant et l'après 1968 dans la société française -, l'édition 2003 de la Grande Boucle avait laissé une bonne image, jusqu'à "rasséréner" (selon ses propres termes) le directeur de l'épreuve Jean-Marie Leblanc. Les festivités du centenaire, joyeuses et naïves, avaient coïncidé avec les rares moments de suspense du septennat sans partage de Lance Armstrong.
Le Tour 2003 n'avait généré qu'un seul cas positif, celui de l'Espagnol Javier Pascual Llorente, modeste 27ème du classement général final, membre de l'équipe Kelme, ce qui n'est pas tout à fait anodin. Pris à l'EPO, il contesta la fiabilité du test, et certains responsables affirmèrent que c'était la preuve de l'efficacité des contrôles. Moins de trois ans plus tard, que sait-on des merveilleux acteurs du Tour 2003 ?
+ Jesus Manzano, qui a failli mourir sur le bord de la route menant à Morzine lors d'une échappée avec Richard Virenque, a révélé avec pertes et fracas les pratiques espagnoles du dopage sanguin, particulièrement au sein de l'équipe Kelme.
+ Philippe Gaumont, échappé en direction de Marseille, a admis publiquement sa situation de multirécidiviste du dopage et expliqué notamment la complicité des médecins dans les tricheries aux corticoïdes.
+ Tyler Hamilton, vainqueur de l'étape de Bayonne, par-delà le col de Bagargui et ses passages à 14% où il avait lâché tout le monde, au terme de 95 kilomètres d'échappée solitaire en dépit de sa clavicule fracturée depuis le premier jour, est devenu le premier cycliste convaincu de transfusion sanguine.
+ David Millar, le dandy écossais gêné aux entournures dans ses duels chronométrés avec Bradley McGee, qu'il savait "clean", a raconté en détail l'administration d'une ampoule magique avant son contre-la-montre victorieux de Nantes remporté à plus de 54 km/h de moyenne.
+ Médéric Clain, le petit français qui s'échappe sur le plat, a confessé avoir acheté des produits dopants (mais sans les consommer) à un trafiquant kazakh.
+ Iban Mayo et Haimar Zubeldia, les Basques bondissants, respectivement vainqueurs à l'Alpe d'Huez et 5ème au général, ont quasiment disparu de l'actualité du Tour de France en juillet 2004, dès l'éviction par la direction d'Euskaltel de leur médecin d'équipe Jesus Losa, dénoncé aux policiers par David Millar comme "son conseiller EPO".
+ Roberto Heras, le meilleur coéquipier de Lance Armstrong en montagne, a fini par tomber, positif à l'EPO, lors de la Vuelta 2005.
+ Joseba Beloki, héros malheureux de l'étape de Gap, a révélé par son passage éclair à La Boulangère qu'il existait bien une médecine à deux vitesses lui permettant d'être allergique (et de se doper en conséquence) d'un côté des Pyrénées et pas de l'autre.
+ Lance Armstrong lui-même a été confondu par la recherche scientifique : il carburait à l'EPO, au moins lors de son premier Tour victorieux, en 1999.
Toutes ces révélations mettaient à mal le mythe d'un Tour de France réussi en 2003, au basculement dans son deuxième siècle d'existence de la plus grande course cycliste du monde. C'était avant le joli mois de mai 2006. Parmi les autres acteurs principaux de l'édition du centenaire figuraient Jan Ullrich, surprenant dauphin d'Armstrong après un an de suspension pour dopage, déjà lié au-delà du raisonnable au "technicien" belge Rudy Pévenage, Jörg Jaksche dans le rôle du dynamiteur de la ONCE, Aitor Gonzalez et Santiago Botero, qui ne marchaient guère cette année-là au sein de l'équipe Kelme où quelque chose ne devait pas tourner rond, Francisco Mancebo (10ème à Paris) et Ivan Basso (7ème), lequel ne comptait déjà plus que deux coéquipiers au bout d'une semaine de course au sein de la Fassa Bartolo, où tout n'était pas clair non plus.
Bref, on en était là de l'analyse historique du Tour de France 2003, quand une bombe posée à Madrid explosa sur les téléscripteurs. 23 mai 2006 : Manolo Saiz, directeur sportif de Liberty Seguros, Eufemanio Fuentes, médecin (gynécologue de formation mais connu dans le cyclisme pour avoir officié dans les équipes ONCE, Amaya et Kelme), José Luis Merino, directeur du laboratoire d'analyses médicales, Ignacio Labarta, directeur sportif adjoint de l'équipe Communauté de Valence, et Alberto Leon, ex-vététiste, étaient arrêtés et placés en garde à vue par la Guarda Civil.
Une petite phrase attribuée à Lance Armstrong dès l'éclatement de l'affaire, en dit long sur ce que savait déjà le microcosme du cyclisme : "Manolo ? Eufemanio ? C'est pire que l'affaire Festina !"
"Venu pour révolutionner le cyclisme, Manolo Saiz est tombé comme les plus vulgaires de ses prédécesseurs : par le dopage" commente rapidement le quotidien espagnol de référence, El Pais, après l'arrestation, en possession de 60 000 euros en liquide dans une glacière contenant des produits dopants, du trublion de Cantabrique. En réalité, la supercherie avait quinze ans d'âge. Au virage des années 1990, Saiz était un jeune directeur sportif atypique, toisé par ses aînés au motif qu'il n'avait pas couru en professionnel et qu'il prétendait apporter des perspectives nouvelles avec son sponsor aux idées bienfaisantes, la ONCE (la loterie des aveugles). Mais déjà, la réalité des coulisses se cachait derrière les discours éclairés : la performance grâce à la médecine.
Au cours d'une causerie ponctuant le Tour d'Espagne 1991 au cours duquel Miguel Indurain n'était pas parvenu à inquiéter le leader surprise, Melchior Mauri, José Miguel Echavarri, manager de l'équipe Banesto (aujourd'hui appelé Caisse d'Epargne), avait eu ce bon mot au sujet de l'étonnante domination de la ONCE : "Cela coule de source ! Et c'est un euphémisme." Source est la traduction, au singulier, de "Fuentes" et le mot euphémisme faisait évidemment référence au prénom "Eufemanio".
C'est bien au début des années 1990 que les médecins de la performance ont transfiguré la nature de la course cycliste. La "renaissance italienne" et le montage en Espagne "d'invincibles armadas" sont moins le fruit du talent des athlètes que de l'intrusion de la science. S'est on demandé pourquoi des équipes d'obédience américaine (US Postal) ou scandinave (CSC), devenues supuissantes dans l'Europe cycliste traditionnelle, ont systématiquement préféré faire appel, depuis lors, à des médecins italiens ou espagnols plutôt que français, anglais ou allemands ?
Pour comprendre les résultats sportifs, l'observateur avisé du cyclisme a fini par suivre les transferts des médecins autant que ceux des coureurs. Débaucher un praticien ibérique à la ONCE était devenu une priorité de recrutement à l'US Postal ! Pas sûr qu'un cycliste ait été plus courtisé qu'un docteur italien après les résultats obtenus par l'équipe Casino, qu'il soignait en 1997-98, mais le docteur Tarsi a fini par être mis à l'index chez Phonak, accusé par les coureurs, Oscar Camenzind en tête, de ne pas les faire avancer suffisamment. C'était ignorer qu'un toubib pouvait disposer, à la différence de l'ancien champion du monde suisse, de l'intelligence nécessaire pour comprendre qu'il s'était passé quelque chose de sérieux pendant le Tour de France 1998...
Tous les médecins n'ont pas fait cette révolution, en dépit du serment qui devrait les guider à utiliser leur science uniquement pour guérir les hommes. Le parcours du docteur Fuentes est à ce titre édifiant. Après avoir présidé aux premiers miracles de la ONCE, il a pris des assurances chez Amaya avant de trouver chaussure à son pied chez Kelme, la plus vieille équipe du cyclisme espagnol. Il s'est multiplié en conférences, au cours desquelles il fit intervenir des coureurs comme Oscar Sevilla et Roberto Heras ; il a aussi oeuvré dans le football mais c'est bien dans le cyclisme qu'il s'est brûlé les doigts. En 2001, il a été confondu par des écoutes téléphoniques : vers la fin de la Vuelta, il donnait des conseils de dopage à Angel Casero (Festina) pour battre Oscar Sevilla, qu'il soignait également en tant que médecin officiel de l'équipe Kelme. En 2004, les révélations de Jesus Manzano sur les transfusions sanguines et autres formes de dopage l'ont clairement mis en cause.
Mais il a fallu un changement politique en Espagne et l'élection du Premier ministre José Luis Zapatero pour que les autorités s'attaquent enfin au problème du dopage et utilisent à des fins d'enquête les informations dévoilées par l'ancien coureur de l'équipe Kelme, mis à l'index par le milieu du cyclisme. La lutte antidopage serait-elle donc une valeur de gauche ? En France aussi, le coup de balai a coïncidé avec le passage au pouvoir d'un gouvernement socialiste. L'Espagne, dans le même temps, se disait préoccupée en priorité par le terrorisme lié aux mouvements indépendantistes. Saiz a profité du vide juridique dans son pays pour entretenir, avec la complicité du président de l'Union cycliste international (UCI), Hein Verbruggen, et de quelques dirigeants aveuglés par ses ambitions de développement économique du sport, "une certaine idée du cyclisme" qui a mené à la mise en oeuvre de l'UCI Pro Tour. La responsabilité du pouvoir accordé à Saiz, élu président des groupes sportifs dans la foulée du célèbre "doigt au cul" qu'il a prétendu mettre au Tour de France après avoir retiré son équipe au Tour 1998, est partagée par de nombreux décideurs du vélo. A-t-on oublié qu'en 1999, il interdisait à Laurent Jalabert de se soumettre au suivi longitudinal censé surveiller au mieux les paramètres hématologiques des coureurs français ? Il préférait cette année-là aligner son leader au Giro plutôt qu'au Tour. Du reste, en Italie, le champion de France rivalisait en montagne avec Marco Pantani et égalait contre-la-montre les performances de Sergeï Gontchar, ces deux champions de l'époque étant rattrapés le même mois par les contrôleurs de l'hématocrite.
De fait, l'histoire de Manolo Saiz mène immanquablement à celle de Laurent Jalabert, coureur emblématique de la ONCE pendant neuf saisons. Dans l'Equipe du 27 mai, le Mazamétain dément avoir fréquenté le docteur Fuentes à la différence du médecin officiel de ses années espagnoles, Nicolas Terrados, lui-même condamné pour mémoire à 30 000 francs d'amende à l'issue du procès Festina. Le consultant multi-médias du vélo français assène, à propos de l'affaire qui touche son ancien gourou : "C'est le prix à payer, peut-être, pour que tout cela n'arrive plus." Il ajoute : "Aujourd'hui, les règles du jeu sont claires : dommage que certains ne l'aient pas compris." Invité par Dominique Isartel à s'expliquer là-dessus, il précise : "A un moment donné, il y a eu un changement et certains n'ont pas changé. Moi, là-dedans, j'étais comme tout le monde. Je faisais du vélo, j'en ai fait pendant quinze ans et j'ai connu sa transformation. En 1998, tout a éclaté au grand jour et les gens intelligents ont compris qu'il fallait changer. D'autres - et apparemment ils sont nombreux - ne l'ont pas fait."
Voilà qui ressemble, avec toutefois une certaine subtilité, à des aveux de dopage de la part d'un coureur qui a illustré son époque en passant à travers tous les contrôles. En moins d'un mois, l'auréole de l'ancien maillot à pois est ternie une deuxième fois par des propos tenus à la barre du tribunal de Bordeaux le 19 juin 2006 à l'occasion du procès de l'affaire de Cahors dont le protagoniste le plus connu est Laurent Roux. Egalement membre du réseau de trafiquants, son jeune frère, Fabien, indique en audience publique avoir été "initié au pot belge lors d'une soirée du fan-club de Jalabert". Les faits, qui remontent à 2001, c'est-à-dire un certain temps après les nécessaires changements de 1998, sont confirmés par un autre ex-pro du Sud-Ouest, Olivier Asmaker, ancien coéquipier de Jalabert chez CSC.
Le dopage cause beaucoup de dégâts collatéraux. Des sponsors jettent l'éponge en cours d'exercice. C'est une première depuis que les "affaires", décidément trop nombreuses pour que le phénomène soit interprété comme une lubie de journalistes anti-cyclisme, représentent le fil conducteur de l'activité de ce sport. Avant que la Communauté de Valence cesse le parrainage de son équipe qui ferme boutique avant la fin de la saison 2006, au soir de la victoire de Ruben Plaza à la Classique de Los Puertos (que de "Puerto" cette année, dans le cyclisme ibérique !), Liberty Seguros est le premier bailleur de fonds à stopper avec effet immédiat son partenariat, dès le surlendemain de l'arrestation de Manolo Saiz !
Une clause que lui permet depuis la révision du contrat consécutive au contrôle antidopage positif à l'EPO de Roberto Heras à la Vuelta 2005. L'ironie de l'histoire enseigne que cette même Roberto Heras a convaincu Saiz de reprendre comme médecin de l'équipe, officieusement bien sûr, le docteur Fuentes qui s'était officiellement retiré du cyclisme après les scandales de l'équipe Kelme, pour se consacrer à la recherche contre le cancer.
En 2005, on se demandait comment Heras, transparent au Tour de France, pouvait devenir fulgurant au Tour d'Espagne un mois plus tard. L'évidence est maintenant établie que le docteur Fuentes est intervenu entre les deux évènements. Cela dit, le développement de l'affaire démontre aussi l'existence de réseaux de dopage au-delà des Pyrénées, en France, en Italie, et en Allemagne, où l'un des co-sponsors de Liberty Seguros, la firme d'outillage Würth, retire à son tour son parrainage.
Comme Manolo Saiz ne doute pas de son impunité, il s'envole vers le Kazakhstan. Alexandre Vinokourov, son leader, l'a mis en contact avec les hommes au pouvoir dans son pays qui regroupent en 24 heures un budget de plusieurs millions d'euros autour du nom de la capitale, Astana. La compagnie nationale de chemin de fer et d'industrie pétrolière viennent au secours du porte-drapeau sportif de cette ancienne république soviétique. Le cyclisme a t-il donc désormais la capacité d'actionner des leviers économiques de cette envergure à travers le monde ? C'est une sorte de choc pétrolier dans un milieu habitué à trouver comme sponsors des fabricants de carrelage en Toscane, les marchands de tapis en Flandres, les boulangers de Vendée ou les assembleurs franco-espagnols de tubes agricoles.
L'ambition d'Alexandre Vinokourov de reprendre au Tour de France le flambeau abandonné par Lance Armstrong est inscrite au rang des priorités du gouvernement kazakh. Mais l'Opération Puerto, médiatiquement silencieuses pendant quelques temps, redevient tonitruante au cours de la semaine précédant le départ du Tour de France. Le tribunal arbitral du sport refuse à Amaury Sport Organisation (ASO) la récusation de l'équipe Astana. Mais les pressions politiques sur l'appareil judiciaire espagnol viennent au secours de la direction de l'épreuve. Le secret de l'instruction est partiellement levé et des documents sont transmis à l'UCI après la rencontre, à Madrid, entre le ministre des sports, Jaime Lissavetsky, et le président Pat McQuaid, qui paraît moins complaisant que son prédécesseur envers Manolo Saiz et les forces obscures du dopage.
De grands champions sont démasqués : Jan Ullrich, sous le pseudonyme de "hijo rudicio" (fils de Rudy en référence à son mentor, Pévenage, dont on comprend enfin le rôle véritable aux côtés du coureur allemand), Ivan Basso, qui apparaît sur les fiches du docteur Fuentes sous le nom de son chien, Birillo. Les dopeurs ne manquent pas d'imagination pour brouiller les pistes. Ils chargent aussi un certain "Zapatero", mais évidemment, le Premier ministre d'Espagne ne participe pas au Giro, appelé dans les conversations codées "le festival de mai". Les écoutes téléphoniques confondent, outre Ullrich et Basso, Francisco Mancebo et Oscar Sevilla, en plus des deux coureurs de Phonak et anciens de Kelme, Santiago Botero et José Enrique Gutierrez. John Lelangue, le directeur sportif de la formation suisse, a le bon réflexe en écartant immédiatement de toute compétition ces deux hommes, à la différence du staff de T-Mobile, qui persiste dans la politique de l'autruche en engageant Sevilla au Tour de France. Il faut dire que Phonak est parfaitement rodée aux affaires de dopage : c'est d'ailleurs pour faire le ménage que le sponsor a appelé aux manettes l'ancien bras droit de Jean-Marie Leblanc. Dommage, toutefois que Lelangue, strict dans l'application des principes antidopage, n'ait pas mieux fouillé dans le passé de ses athlètes ; une recherche d'une simplicité enfantine sur Internet permet en effet de découvrir des liens historiques entre Botero et Fuentes.
A une semaine du départ du Tour, le quotidien El Pais exhibe des pièces du dossier : les produits saisis, en provenance de laboratoires clandestins chinois et commandés sur Internet ; les méthodes de conservation des poches de sang dont les globules rouges et le plasma sont dissociés ; les procédures de paiement des traitements, allant jusqu'à 40 000 euros annuels... La description de ce dopage organisé est particulièrement glauque. Evidemment, elle permet de comprendre pourquoi, depuis les changements de 1998, des nations comme la France sont en net recul dans les résultats alors que, dans le même temps, il sort des Espagnols de partout ! Jamais n'est apparue une évidence selon laquelle les Espagnols modernes avaient des prédispositions pour le sport cycliste supérieures à celles des Français du même âge. Nul n'avait perçu non plus, en dépit des prétentions de Manolo Saiz, qu'il existait au sud des Pyrénées un courant de compétences amélioré au niveau de l'encadrement.
Comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, la grève des coureurs au départ du championnat d'Espagne 2006 ressemble à un aveu de dopage généralisé, rappelant la phrase restée célèbre, prononcée à Tarascon sur Ariège durant le Tour 1998 par Laurent Jalabert en réaction à un reportage-poubelle de France Télévisions : "On nous prend pour du bétail." La différence, c'est que cette fois la course n'a réellement pas lieu. Le peloton s'arrête 500 mètres seulement au-delà du baisser du drapeau, comme par hasard sous l'influence des coureurs de la Communauté de Valence et Astana, c'est-à-dire les plus directement concernés par les révélations d'El Pais.
Quel crédit accorder la parole d'un coureur cycliste ? Le mensonge est accolé à la pratique de cette activité depuis les débuts de son existence, dès lors que le secret de la victoire est directement lié à l'art de bluffer son adversaire. La popularité intacte de Richard Virenque après sa carrière laisse songeur : le plus long nez de Pinocchio des années 1990 a nié l'évidence jusqu'à la dernière minute. Il n'a avoué s'être dopé qu'acculé, à la barre du tribunal de Lille lors du procès Festina (novembre 2000), or le public, dans sa grande largesse, ne lui tient manifestement pas rigueur de lui avoir menti sans honte.
Comme le remarque Jalabert, les membres de la communauté cycliste sont nombreux à n'avoir pas changé après les scandales de 1998. Tous les coureurs initialement engagés sur le Tour de France signent, à la demande de l'UCI, une déclaration stipulant qu'ils ne sont en rien dans l'Opération Puerto.
Le surlendemain, l'heure est grave. A la veille du prologue, les directeurs sportifs de toutes les équipes sont réunis dans la salle Schumann du Palais des congrès de Strasbourg sous la direction de Patrick Lefévère, successeur de Manolo Saiz à la présidence de l'association des groupes sportifs. Les débats sont ouverts à voie basse comme si les murs avaient des oreilles, mais très vite, le dossier de 40 pages transmis par la justice espagnole est épluché. Roger Legeay prend la parole pour relire le code éthique signé par toutes les équipes à la création du Pro Tour, par lequel elles s'engagent à retirer de la compétition leurs coureurs impliqués dans une affaire de dopage. Un à un, les directeurs sportifs se prononcent pour "l'application à 100%" du code éthique. Même Bjarne Riis, avec l'air hagard d'un boxeur acculé dans les cordes, finit par approuver la décision collective sous les regards insistants de ses collègues. Cela signifie l'exclusion avant le départ de son leader, Ivan Basso, alors que l'équipe CSC était habitée par l'arrogante certitude de mener l'Italien au doublé Giro-Tour de France. Ullrich, Mancebo et Sevilla sont également priés de boucler leurs valises, sans possibilité de remplacement. Tant pis pour Andreas Klöden qui doit ainsi se contenter de six coéquipiers, à la différence de Floyd Landis qui en conserve huit puisque Botero et Gutierrez sont déjà écartés en interne.
Jusqu'à 20 heures, un doute subsiste quant à la participation de l'équipe Astana, dont plusieurs coureurs - mais pas le leader Alexandre Vinokourov - sont impliqués à différents degrés dans l'Opération Puerto. "Astana, avant de se retirer, a tenté de faire jouer ses protections pour échapper au verdict. Navrants calculs helvético-kazakhs..." écrit Jean-Marie Leblanc dans sa chronique du 2 juillet pour l'Equipe. Faut-il comprendre que les appels répétés d'Hein Verbruggen en faveur de l'équipe dont le propriétaire est toujours Manolo Saiz, son complice historique, ont fini par irriter la direction du Tour de France ?
Une page se tourne dans le cyclisme. Des têtes sont enfin tombées. Les acteurs majeurs se décident quand même à prendre leurs responsabilités au nom de la survie de leur discipline. La longue chronique du dopage, toutefois, ne se termine pas à la sortie de la réunion historique de Strasbourg. Une autre course commence sans Basso, ni Ullrich, ni Mancebo, ni Vinokourov, soit les quatre suivants immédiats d'Armstrong au classement final de 2005, mais avec Floyd Landis et Alejandro Valverde pour favoris... Landis ? Un anti-Armstrong sympathique, mais basé en Catalogne et supporté par un avocat madrilène. En Espagne, la lutte antidopage est à bon port. L'Opération Puerto n'est cependant qu'une étape au milieu d'une épreuve sans fin !
![La lutte anti-dopage à bon port... (selon Jeff Q. et Thierry B.) [1/6]](http://81.img.v4.skyrock.net/815/velouciprotour/pics/671611863_small.jpg)


